Publié le 11 décembre 2025
Comment la science peut-elle guider l’action locale ? Où en est réellement la connaissance sur le changement climatique et la trajectoire que nous suivons ?
A l’occasion des 10 ans de l’Accord de Paris, plongez dans une interview croisée avec Danielle Dambach, présidente de l’Agence du climat, Alain Clappier, président de son conseil scientifique[1], et Emmanuel Rivière, son directeur, qui éclairent les freins et les leviers de la transition à l’échelle de l’Eurométropole de Strasbourg.
[1] Le conseil scientifique regroupe 19 chercheuses et chercheurs issu·e·s de disciplines variées. Il a pour mission principale d’apporter une expertise indépendante et rigoureuse sur les orientations stratégiques de l’Agence du climat.
Que représentent pour vous les 10 ans de l’Accord de Paris ?
Danielle Dambach, présidente de l’Agence du climat et présidente déléguée de l’Eurométropole de Strasbourg en charge de la coordination la transition écologique :
Les 10 ans de l’Accord de Paris représentent un moment charnière : pour la première fois depuis le sommet de la Terre de Rio en 1992, le monde s’est doté d’objectifs climatiques clairs et ambitieux — un véritable succès sur le plan des engagements – sur les objectifs, c’est un succès ; sur les moyens, il reste beaucoup à dire.
Les responsables politiques portent une immense responsabilité : mettre toute la société – entreprises, citoyens, collectivités – sur la bonne trajectoire. Or chacun peine encore à s’approprier pleinement sa part d’action. Et quand les élus vont trop vite, ils risquent parfois d’être incompris et sanctionnés, ce qui m’inquiète. Pourtant, nous devons continuer à semer de l’espoir.
À Strasbourg, la mise en œuvre du plan climat s’appuie sur un outil essentiel : l’Agence du climat, créée en 2021 pour accompagner la transition. Elle a été au rendez-vous pendant les crises – comme la crise énergétique en 2022 – pour accélérer la rénovation, le développement des énergies renouvelables ou encore la réduction de la dépendance à la voiture. On a agi tous azimuts car sans atténuation ni adaptation, avec un monde qui se dirige vers +4°C, nos modes de vie ne pourront pas continuer.
Alain Clappier, enseignant-chercheur, directeur du Laboratoire Image-Ville-Environnement de l’Université de Strasbourg et président du Conseil scientifique de l’Agence du climat :
Après ces dix ans, notre rôle aujourd’hui est de faire le bilan des promesses faites à Paris. Avec l’Accord et les COP, le monde politique est entré dans une phase d’engagements clairs ; aujourd’hui, nous pouvons mesurer ce qui a été accompli, confronter ces promesses à la réalité et évaluer le chemin parcouru. La difficulté principale, c’est le passage à l’action, qui exige un vrai courage politique. Agir, c’est prendre le risque des critiques – et il faut le reconnaître et le saluer. Les élus doivent penser au-delà de leur réélection. On ne peut pas leur reprocher de prendre des décisions nécessaires. Ce qui m’inquiète, ce sont les discours négationnistes ou climatosceptiques, et certains revirements politiques visant à flatter ces électorats. La transition climatique ne peut pas se faire sans justice sociale et justice climatique.
Emmanuel Rivière, directeur de l’Agence du climat :
Quand on regarde en arrière, l’Accord de Paris s’inscrit dans une histoire d’engagements : en 1997, le protocole de Kyoto a été le premier engagement international qui fixait une réduction de 5 % des émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et la période 2008-2012. À l’époque, c’était perçu comme ambitieux. Aujourd’hui, nous parlons de –55 % à l’horizon 2050, et de –90 % en 2040, objectifs devant nous permettre d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Ce changement d’échelle montre combien l’urgence s’est intensifiée. À l’époque, l’action pouvait porter sur quelques secteurs industriels. Mais très vite, il est devenu clair qu’il faudrait aussi faire évoluer nos comportements puisque les émissions de gaz à effet de serre sont fortement liées à nos modes de consommation, en énergies fossiles et en biens.
Au cours des 6 dernières années, quelles ont été les priorités de l’Eurométropole de Strasbourg concernant les enjeux climatiques ?
DD : Notre priorité a été de mettre en action le Plan Climat pour réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2030, et s’alimenter à 100 % grâce aux énergies renouvelables d’ici 2050, améliorer de la qualité de l’air et lutter contre l’ilot de chaleur urbain. L’enjeu, c’est de faire de l’Eurométropole un territoire résilient, favorable à la santé de ses habitantes et habitants, et de l’ensemble du vivant au sens large.
Je suis fière qu’à l’échelle de l’Eurométropole de Strasbourg, nous ayons développé des politiques transversales, jusqu’à passer le budget au tamis pour voir s’il est compatible avec nos objectifs climat. L’ingénierie est désormais en place : il faut y aller. La majorité des élus en ont pleinement conscience. En tant qu’élu, notre responsabilité aujourd’hui n’est pas de préparer une réélection, mais d’assurer notre survie collective.
Pouvez-vous donner un exemple d’un projet métropolitain transformateur et expliquer son impact ?
DD : Le premier exemple qui me vient à l’esprit, c’est le réseau de chaleur urbain. Ce sont des kilomètres de tuyaux supplémentaires dans lesquels circulent des énergies renouvelables et de récupération. Notre objectif est clair : sortir de notre dépendance aux énergies fossiles. Ce réseau offre aussi une stabilité des prix, indispensable dans le contexte géopolitique actuel : nous devenons plus autonomes et sécurisons notre approvisionnement. C’est un travail titanesque mais essentiel.
Nous avons également engagé une transformation profonde avec la Révolution des mobilités pour favoriser l’usage des mobilités actives avec le vélo et la marche à pied, en mettant en place le REME, Réseau Express Métropolitain avec la Région Grand Est, en renforçant les lignes Chron’hop et le transport à la demande, en encourageant l’autopartage, …
L’objectif est de conjuguer toutes les solutions de mobilité pour offrir des alternatives fiables et sortir de la dépendance à l’automobile.
Où en est la connaissance scientifique aujourd’hui sur l’écart entre trajectoires actuelles et trajectoire 2°C ?
AC : Les premiers rapports du GIEC proposaient plusieurs scénarios. Aujourd’hui, nous constatons que le monde suit une fourchette des prévisions où les réductions des émissions des gaz à effet de serre ne sont pas suffisamment rapides. L’évolution des émissions montre que l’Accord de Paris a toutefois permis d’infléchir cette augmentation des émissions et à sortir des scénarios les plus pessimistes.
La conclusion scientifique reste très claire : il faut diminuer immédiatement et massivement les émissions. L’objectif 1,5°C ne sera pas atteint ; nous le savons déjà. Même 2°C devient très difficile à tenir ; au rythme actuel des émissions il nous resterait environ 25 ans. Les projections les plus réalistes nous mènent plutôt vers 3°C, à condition que les États respectent vraiment les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris.
Pour aller au-delà, il faudrait atteindre la neutralité carbone avant 2040 pour rester sous 1,5°C, avant 2080 pour 2°C. Pour cela, nous avons besoin d’un plan clair de sortie des combustibles fossiles, rendu difficile notamment parce que certains des plus grands émetteurs ne participent plus de manière constructive aux dynamiques internationales. C’est un constat difficile, mais c’est la réalité scientifique.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire. Simplement, plus on attend, plus la température monte et plus l’effort à fournir devient colossal. Et à un moment, il existe un risque réel de points de bascule climatiques au-delà desquels le système ne peut plus revenir en arrière. C’est un danger majeur, et c’est pour cela qu’il est indispensable d’agir sans tarder.
Il faut aussi distinguer ce qui se passe à l’échelle mondiale – où l’action reste insuffisante – et ce qui se fait localement, où les collectivités commencent réellement à réduire leur consommation d’énergie.
Et il faut le répéter : s’adapter et réduire nos consommations, ce ne sont pas seulement des dépenses. Sur le long terme, ce sont des gains : économiques, sanitaires, énergétiques. Les pays ou territoires qui ne feront pas ces efforts seront, au final, les perdants.
Comment la science peut-elle éclairer les décisions locales ?
AC : Au niveau local, il s’agit d’abord de traduire concrètement les mesures décidées aux échelles européenne et nationale. Les scientifiques ont un rôle essentiel : quantifier l’efficacité des actions possibles, identifier celles qui réduisent le plus les émissions de gaz à effet de serre et au meilleur coût.
Aujourd’hui, ils peuvent aussi mieux analyser l’acceptabilité sociale des mesures. Les sciences humaines et sociales sont précieuses pour comprendre pourquoi certaines décisions sont difficiles à mettre en œuvre. Notre rôle est d’aider les élus à prendre des décisions éclairées, en leur fournissant des faits solides.
DD : Pour les élus, le scientifique apparaît comme un expert légitime. Le politique, lui, peut être soupçonné de manquer de transparence, car il doit composer avec l’échéance électorale. Le regard scientifique, lui, sert de boussole. Il apporte un repère indispensable dans le débat.
AC : Chacun doit jouer son rôle. Le scientifique ne devrait pas s’impliquer dans la décision, mais informer et éclairer. Le résultat scientifique est un fait et non une opinion. Le politique émet une opinion, qui présente un imaginaire différent, auquel on peut s’attacher. Le scientifique n’est pas là pour proposer un modèle de société, mais pour donner les éléments qui permettent d’en construire un de façon réaliste. Il y a ensuite la responsabilité des électrices et électeurs pour voter pour des personnes réalistes, pas pour du discours populiste.
DD : Agir pour l’intérêt général suppose parfois d’aller contre des intérêts particuliers. Et les élus sont sous pression : « je ne vote plus pour vous si cela ne va pas dans mon sens ». Pourtant, des décisions comme modifier un plan local d’urbanisme pour créer des îlots de fraîcheur sont cruciales.
Prenez l’exemple des espaces verts : 11 m² par habitant à Schiltigheim, 38 m² à Strasbourg, quand la moyenne française est de 48 m². Sans le parc de l’Aar, Schiltigheim tomberait à 5 m², autant qu’un Parisien du centre. Cela montre l’urgence de déminéraliser la ville et de repenser l’urbanisme.
AC : Cela illustre parfaitement le sujet. C’est typiquement le genre d’exemple où science et politique se complètent : les données montrent la nécessité d’agir, et la décision politique propose un modèle de société plus vivable, avec plus de nature et plus de confort urbain. Ensuite, les citoyens sont libres d’adhérer ou non à cette vision.
DD : L’intérêt général se défend d’autant mieux qu’on réussit à redonner de l’espoir : il faut aider les citoyens à se projeter vers des lendemains meilleurs.
Quels sont les programmes concrets que l’Agence du climat a mis en place pour aider le public ? Quelles sont leurs principales réussites chiffrées ?
ER : L’Agence du climat a pu se structurer autour de priorités très concrètes issues du Plan Climat, avec une approche résolument apolitique auprès des communes et de l’ensemble de ses bénéficiaires.
Ses actions s’articulent autour de trois grands volets : la rénovation énergétique de l’habitat et du patrimoine public, la mobilité décarbonée, l’adaptation au changement climatique.
À cela s’ajoute un quatrième pilier essentiel : le financement. Parce qu’une rénovation ou un changement de mode de déplacement coûte cher en investissement, l’Agence aide à monter des dossiers, chercher des aides, optimiser les solutions.
La réussite est aussi très liée aux dispositifs mis en place par l’Eurométropole pour favoriser les mobilités moins polluantes, pour rénover son logement ou renaturer les espaces privés des copropriétés et maisons individuelles ; avec des aides qui favorisent les ménages aux revenus les plus modestes pour ne laisser personne au bord du chemin.
Comment expliqueriez-vous votre mission à un enfant ?
AC : Ma mission, c’est d’aider à comprendre ce qui est possible et ce qui ne l’est pas pour protéger la planète. Et c’est aussi d’écouter les enfants, parce qu’ils savent souvent très bien ce qu’ils souhaitent pour leur avenir.
DD : Ma mission, c’est d’aider à comprendre ce qui rend une décision positive pour les humains et pour la nature, pour que ce ne soit pas le dernier critère d’un choix, mais le premier.
Si votre travail était un sport, lequel serait-il et pourquoi ?
DD : Ce serait un marathon. C’est une longue course : il faut trouver le bon rythme, ne pas abandonner, avancer avec constance.
AC : Oui, un marathon. C’est la continuité dans la conviction qui compte.
Quelle est la fausse information que vous entendez le plus ?
DD et AC : « C’est de l’écologie punitive ! Ils veulent vous faire revenir à la bougie, ce sont des rabat-joie ! ».
Que peut faire concrètement une citoyenne ou un citoyen dans la semaine à venir pour réduire son impact environnemental ?
AC : Prendre du temps et réfléchir à ce dont nous avons besoin. C’est ça qui doit nous guider. Peut-être faudrait-il travailler un peu moins, acheter un peu moins, et se défaire de ce modèle d’ultra-consommation qui nous épuise.
DD : Simplifier sa vie : avoir moins d’objets, privilégier la qualité plutôt que la quantité. Plus n’est pas égal à mieux.
Qu’est ce qui vous donne le plus d’espoir aujourd’hui ?
DD : Nous avons commencé quelque chose de profondément enthousiasmant, et les premiers résultats sont là. La vision One Health – la santé de l’humain, de l’animal et de l’environnement – me parle beaucoup. Et j’ai confiance et espoir dans les futurs élus. Leurs décisions peuvent réellement changer le monde.
AC : Ce qui me donne de l’espoir, c’est la jeunesse. Face à cet immense défi, beaucoup de jeunes cherchent du sens, là où les décennies passées valorisaient surtout l’argent et la consommation. Ils peuvent construire quelque chose de beau et de profondément utile.
L’Agence du climat remercie Didier Hauglustaine, membre du conseil scientifique, pour l’expertise apportée en préparation de cet échange.
Propos recueillis par Anne Kielbassa, chargée de communication de l’Agence du climat.